~Rue Paradis

 


A.A. « J’écris le soir dans ma classe. En prétendant que je prépare la journée du lendemain. Aussi, mon embarras est indicible lorsque je dois avouer à mon mari (qui se flatte de ne jamais lire un livre !) qu’un éditeur, et même deux (Belfond et Denoël ) sont prêts à publier un roman que j’ai tout simplement expédié par la poste. Stupéfaction. Il ne savait même pas que j’écrivais. A sa décharge, je dois reconnaître que « Rue Paradis » avait de quoi surprendre. Dès la première page, l’héroïne essuyait le tableau avec sa petite culotte ! Evanouie la sage «  Martine à l’école » qui promenait en les tenant par la main, les gentils « bébés » de sa classe ! D’un seul coup, d’un seul, j’étais devenue « Barbarella ».

 

 

... un boulevard!
... un boulevard!

-Qu’en ont dit les parents d’élèves ?

 

« Absolument rien ! Je n’ai jamais eu de souci de ce côté-là malgré le caractère érotique de mes romans. Une seule fois, un pisse-froid a tenté de monter une  pétition pour me faire déplacer. Il n’a pu obtenir qu’une seule signature : la sienne !

 

-C’est incroyable !

 

« Mais non ! Les parents d’élèves ne sont pas des inquisiteurs. Je ne menais pas une vie scandaleuse, mes petits élèves m’aimaient bien et je n’étais jamais absente. Je coopérais même avec le curé dans la gestion de l’école de musique locale !

 

-Encore un curé !

 

« C’est vrai, j’ai eu beaucoup de curés dans ma vie. Au fond, je crois que je les aime bien. Et plus surprenant encore : ils me le rendent ! Celui-là m’a dit un jour une très jolie chose : « En somme, vous êtes une sorte de chrétienne athée… » C’est une définition qui me plait et que je m’efforce de mériter.

 

-Vous êtes pourtant souvent caustique envers la religion dans vos livres…

 

« C’est que j’aime la controverse sur ce thème. Et les curés l’aiment aussi. »

 

-Donc pas de problèmes avec les parents d’élèves. Mais avec l’autorité de tutelle ?

 

« L’Education Nationale n’exerce pas de droit de censure à l’encontre des auteurs qu’elle abrite. J’ai fait l’objet d’une bienveillance teintée même d’une certaine considération. En général, dès qu’un enseignant publie une plaquette, même subventionnée par le Conseil Général, il fait imprimer des cartes de visite portant la mention « écrivain » et se met en congé longue durée. Moi, je demeurais fidèle au poste. Et lorsque j’ai demandé le plus régulièrement du monde une année sabbatique, je l’ai obtenue sans problème.

 

-Tout s’est donc bien passé !

 

« Non. Dans la sphère privée, j’ai eu de graves ennuis. Bien que j’aie pris la précaution d’utiliser un pseudonyme, le choc sera terrible. D’autant que ce premier roman marche plutôt bien. Une critique assassine dans Libération tire les yeux sur lui. Yves Rousset-Rouard, le producteur « d’Emmanuelle » achète les droits d’adaptation pour le cinéma. Avant même d’avoir compris ce qu’il m’arrive, je me retrouve à Paris en train d’écrire le scénario sous la direction d’Edouard Molinaro. Je plante ma tente à Neuilly ou Claude Pinoteau, Yves Boisset, Alain Corneau, familiers de la maison, me traitent comme une égale. Le soir, on me raccompagne à mon hôtel en jaguar. On me promène dans les studios de Boulogne-Billancourt, je participe aux castings, car on cherche déjà les acteurs pour incarner mes personnages. Un jour, Yves Montand me téléphone pour me dire que le rôle de Fernand lui plait bien ! Je crois à une farce. Mais non ! C’est bien lui ! Je me pince pour vérifier que je ne rêve pas !


 


-Et alors ?


« Alors, finalement, le film ne se fera pas : Gérard Blain a sorti entretemps un mélo intello, « Pierre et Djemila » sur le même thème : Roméo et Juliette dans la banlieue. Bien que sélectionné au Festival de Cannes, le film ne marche pas du tout. Les spectateurs boudent ce film triste et lourdement militant. Du coup, les distributeurs se montrent beaucoup moins enthousiastes. Comble de malheur, le ministre de la culture qui était un ami du producteur, perd son portefeuille. Plus d’avance sur recette. Faute de crédits, mon affaire retombe comme un soufflet. Retour à la case départ. Le fauteuil d’Emmanuelle est un siège éjectable.



-Vous avez dû être terriblement déçue ?

 

« Oui et… non. »

 

-Il y avait pourtant de quoi …

 

« … sombrer dans l’alcoolisme ou la dépression ? Peut-être si j’avais eu vingt ans. Mais j’en avais le double. En fait, je crois que ce « monde fabuleux du cinéma » me faisait peur. On y vivait sur un grand pied, je prenais l’avion comme autrefois l’autobus et le taxi plutôt que le métro, mais je sentais que dans ce milieu très fermé, je demeurais une intruse entrée par effraction, et qu’on m’oublierait aussi vite qu’on s’était entiché de moi. Ce qui est d’ailleurs arrivé. C’était un monde de clans. Les solitaires s’y faisaient broyer. J’étais très angoissée. Mes fils me manquaient. Peut-être même, qui sait, le cabanon de ma grand’mère ?

 

-Finalement, vous n’étiez pas « faite pour ça » ?

 

« Probablement pas. Ecrire est un métier de solitaire mais aussi de roi. On tient fermement les rênes, on va où on veut. Là, il y a trop de paramètres qu’on ne maîtrise pas.   Je ne nierai pas la déception, car tout cela brillait très fort, mais j’ai malgré tout ressenti quelque chose qui ressemblait à du soulagement. J’avais des contacts, des adresses, j’aurais pu insister, donner des coups de fil, tirer des sonnettes, je ne l’ai pas fait.

 

-Donc pas de regrets ?

 

« En tout cas, si un de mes romans devait être adapté au cinéma ou à la télévision, je ne m’en mêlerais pas.  Tenez ! En revanche, quelques années plus tard, un autre de mes livres « Désastre en politique » a été adapté au théâtre et joué au festival d’Avignon. C’était une toute petite troupe. Rien à voir avec l’énorme machine de Boulogne-Billancourt ! Et pourtant ! C’était le jour et la nuit. Les comédiens de théâtre sont des gens extraordinaires : débrouillards, enthousiastes, généreux, fraternels ! Et puis la scène… le public… les rires… les applaudissements ! J’ai adoré !

 

-Vous rentrez chez vous. Et que se passe-t-il ?

 

   

14 – Une nouvelle jeunesse