~Les Bat’ d’Af’ de l’Education


 


A.A. « On me fait enseigner à tous les niveaux et sans la moindre formation pédagogique, du français, de l’anglais, de l’italien, de l’histoire, de la géographie, du droit, et comme je ne rechigne pas, on complète par du dessin, de la couture, de la cuisine, de la technologie même ! Et le sport ? Va pour le sport ! Me voilà prof de gym ! Et puisque j’ai de l’autorité, on me refile en crescendo des classes de plus en plus ingérables, les « transitions », les « pratiques », les « médico-pédagogiques », les pré, puis les primo-délinquants. Celles dont personne ne veut. Qui descendent leur prof en deux mois. Les Bat’ d’Af’ de l’éducation. Là où on enseigne ( ??? ) tous les muscles bandés, une main dans la poche pour faire croire qu’on est armé. Règle n°1 : ne jamais tourner le dos aux élèves !

 

L.R. -Vous parlez de l’enseignement d’aujourd’hui !

 

- Pas du tout ! C’était déjà comme ça il y a 30 ans, mais le « sur-moi » remplacé aujourd’hui par le « pauvre-de-moi » interdisait aux profs de le dire. »

 

-Que faisait votre mari pendant ce temps ?

 

« Il s’essayait à divers métiers avec des bonheurs divers…

 

-Et vos parents ? Et la boulangerie ?

 

« C’était pire encore ! Les clients s’étaient pris de passion pour ce pain blanc dont personne ne veut plus entendre parler aujourd’hui. Ce pain sec et sans goût qui perd sa croûte et qui est déjà dur à midi. Mais c’était nouveau. C’était à la mode. Ils en salivaient de gourmandise. Ils allaient l’acheter ailleurs par brassées. Ils en remplissaient les coffres de voitures et se le répartissaient entre eux en catimini.

 

-Votre père aurait pu faire de ce pain blanc ?

 

« C’était un autre travail qui demandait un autre matériel, des investissements. Et puis, mon père était un peu têtu. Il maniait volontiers l'ironie, mais se faisait une certaine idée de son métier. Une idée un peu évangélique. Il concoctait un mélange savant de farines de diverses moutures venues de différents moulins, ajoutait un peu de fève, une lichette de maïs selon le temps ou la saison… Jeter là-dedans des pastilles à la composition indéterminée lui faisait l’effet d’un assassinat. Pourtant, en utopiste incorrigible, il a tenté de monter une boulangerie coopérative qui n’a fait que précipiter le dénouement. La comédie musicale a tourné en opéra. Et généralement les opéras finissent mal.  Un soir, ils ont tiré le rideau pour ne plus l’ouvrir. Ils ont sauvé les murs (puisque je suis toujours propriétaire du four) , mais le fonds est parti. Après s’être déchirés, chacun accusant l’autre d’une déconfiture dont ils étaient également innocents, ils en sont morts de chagrin tous les deux. Et les clients infidèles ont beaucoup pleuré à leur enterrement. « Ah ! le bon pain qu’il faisait, ton père… » Mais c’était trop tard. Mon père était mort. Et ma mère l’a suivi de près.

 

-

le rideau tiré.
le rideau tiré.

-Lorsque je suis revenue vivre à Néoules, l’odeur du four éteint me réveillait la nuit. C’était une odeur atroce, une odeur de cadavre. Il m’a fallu des mois pour la chasser. J’ai fait percer des murs, tomber des cloisons, murer des passages, condamner des portes, des escaliers. Une vraie folle ! Mais j’ai réussi ! Peut-être parce que l’odeur n’existait que dans ma tête ?

 

-…

 

« Mais bon ! En deux siècles de boulangerie, la famille a connu des hauts et des bas, des épisodes fastes, des épisodes tristes, des épisodes burlesques, du grand beau temps et des bourrasques … C’est la vie !

 

-Et vous, pendant ce mauvais temps ?

 

« Moi, je galérais, comme un dit. Pour couronner le tout, voilà qu’un soir de novembre, je me fais agresser par un élève et son frère sur le parking derrière les préfabriqués. Je m’en tire, mais j’ai eu chaud ! Et là je me révolte : « Eh ! Oh ! On me paye combien pour faire ça ? Moins que ceux qui enseignent l’alphabet à des gamins de six ans ? Et la prime de risque ? Il n’y a pas de prime de risque ? Alors je veux faire l’institutrice dans les petites classes ! » « Mais madame, vous avez des diplômes ! » Le mot est pompeux pour parler de certificats périmés que l’Université s’est avérée incapable de convertir en U.V. nouvelle génération lorsqu’il s’est agi de me titulariser. On m’a fait lambiner un an. On a cherché dans les tiroirs. On a trié. Classé. C’est que la grande vague des réformes aléatoires a déferlé sur une institution qui n’avait pas bougé depuis Jules Ferry. A commencer par l’académie d’Aix-Marseille qui a fait des petits : Nice et la Corse. A présent, comme varoise, je relève de Nice. Dans le déménagement on a dû paumer des cartons… « Quoi ? J’ai des diplômes ? Sans blague ! Autant qu’ils me servent au lieu de m’accabler ! Je vais les utiliser à ma façon : apprendre aux petits garçons à faire pipi debout, et aux petites filles à relever leur jupe avec grâce ! » Après un concours incroyable où je fais connaissance avec le Q.C.M. ( on me demande sans honte si Charlemagne a été couronné en 1789, en l’an 800, ou en 1940,) me voilà enfin institutrice en … maternelle ! Et bien contente de l’être. Voyez sur la photo : tout est joli, petit,mignon, même le palmier ! C’est « Bambi » après « Massacre à la tronçonneuse ».

-N’avez-vous jamais écrit une relation de votre passage dans l’enseignement ?

 

            « Bien sûr que si ! Mais jusqu’à présent, aucun éditeur n’a voulu le publier. Il parait que c’est trop violent ! Le manuscrit dort dans « l’armoire aux cadavres » et à chaque rentrée, j’enrage en voyant les mièvreries bien pensantes (et la guéguerre Brighelli contre Meirieu, Meirieu contre Brighelli), qui envahissent les médias et les rayons des librairies. Mais qu’y faire ?

-Donc vous étiez professeur et vous devenez institutrice…

 

« Professeur ? Théoriquement oui ! Mais en pratique, j’étais maîtresse auxiliaire, c'est-à-dire bonne à tout faire, bouche-trou, sans arrêt sur la brèche pour un salaire misérable et aucune perspective d’avancement. Institutrice, je vais devenir titulaire. Connaître enfin la sécurité. Ce que je ne sais pas, c’est que je vais aimer ce métier et l’exercer avec plaisir et même passion, au point que je vais même déposer à l’INPI, un brevet industriel de matériel pédagogique. Moi qui perds vite mes nerfs avec les adultes bouchés, je me découvre une patience infinie avec les jeunes enfants.

 

-Mais… vous avez déjà deux fils…

 

« Cela n’a rien à voir ! C’est bien la moindre des choses pour une mère que d’être patiente avec ses propres enfants. Tandis que professeur est un métier. Mes fils, que j’ai eus pour élèves n’ont jamais fait la confusion. En classe ils m’appelaient « Dam’ » et me vouvoyaient, puis venaient me dire  bonjour et m’embrasser à la sortie pour reprendre contact avec leur mère !

 

-Vous deviez être une institutrice un peu « romaine » ? 

 

« Mais non ! J’étais la gentillesse même ! Lorsqu’une collègue était absente et qu’il fallait répartir ses élèves dans les classes, les enfants se battaient pour venir avec moi ! Mais j’aime les situations claires. L’expérience m’a montré que les maîtres qui jouent au professeur avec leurs enfants et ceux qui se prennent pour les parents de leurs élèves s’exposent à de graves déconvenues. Une classe n’est pas une famille et vice versa.

 

-Donc vous vous trouvez bien dans ce nouvel environnement…

 

« Il était temps : je pesais 47 kg pour 1m73 et je perdais mes cheveux. Un an plus tard j’ai repris du poil de la bête. Au point que je recommence à noircir des cahiers d’écolier. D’abord de petites histoires illustrées pour mes élèves, et puis je m’enhardis. Sans images ni dessins cette fois. Avec le coude placé en paravent. Je crains qu’on se moque de moi. Ecrire ? Voilà qui ne fait pas sérieux. A cette époque, j’ai très peur de ne pas faire sérieux. L’image de ma famille farfelue et vaincue me torture. Me fait peut-être même un peu honte. Aussi, je me cache pour me livrer à ce vice intime…

 

-Quand écriviez-vous ?

 

 

13 – Rue Paradis