~Joker : Georges Duby


 


A.A. « Je le regrette quelquefois lorsque, dans un salon du livre, je me trouve placée entre deux auteurs qui signalent négligemment, en 4eme de couverture, être diplômés de Sciences-Po, doctorants  ou sortir de l’ENA. J’ai l’air de quoi avec mes certificats disparates, sans titre pour les couronner ? D’une autodidacte ! D’un écrivain naïf ! D’un Douanier Rousseau de la littérature…

 

-Ce n’est pas si mal…

 

« Allons ! On fait mine d’admirer le Douanier Rousseau, mais on le prend tout de même un peu pour le cousin de province… Mais bon ! Il ne faut pas poéter plus haut que son Q.I. ! Rien ne prouve que j’aurais réussi dans cette voie royale, ni même que j’aurais eu des maîtres aussi brillants que ceux qui enseignaient à Aix-en-Provence. Aussi, comme une boulangerie, même ancestrale, ne fait pas le poids avec une agrégation comme titre universitaire, je fais avec ce que j’ai : Georges Duby est devenu mon joker. Et je vois bien, aux regards déférents lorsque je lance l’annonce, que la carte Duby fait bataille avec les cartes Bourdieu, Barthes et Lacan. Je surprend parfois des froncements de sourcils jaloux, j’en vois même qui doutent et comptent sur leurs doigts ! Comptez ! Comptez ! Hommes (et femmes) de peu de foi ! Au fin fond de ma campagne, j’ai vraiment eu Georges Duby pour maître ! Le grand Georges Duby des Annales ! Le professeur au Collège de France ! L’académicien ! Et il m’en a appris, des choses et des choses !

 

-Georges Duby était spécialiste du Moyen Age, pas de la Révolution que je sache…

 

« Je ne parle pas d’histoire factuelle ni d’anecdotes que l’on peut trouver dans tous les livres. Je parle d’esprit et de méthode de travail. D’une conception de l’histoire élargie à la géographie, à l’économie, au mouvement des idées. De l’importance d’infimes détails du quotidien. De la lecture des vestiges et des documents. Mon Vincent qui parcourt le monde, exerce 20 métiers et s’intéresse à toutes les religions, est vraiment un fils de Georges Duby.  


-Bien ! Et Raymond Jean ?

 

« Raymond Jean, lui, m’a inoculé le virus « marquis de Sade » en 1964. Je n’en ai jamais guéri. J’ai même fait le voyage de Genève pour aller voir  de mes yeux le fameux rouleau manuscrit des « 120 journées de Sodome » conservé comme une relique dans une châsse, à la fondation Bodmer. C’est de l’idolâtrie ou je ne m’y connais pas…

... à la fondation Bodemer à Genève.
... à la fondation Bodemer à Genève.

Il n’empêche. Georges Duby et Raymond Jean m’ont écrit des lettres très drôles lorsque je leur ai adressé mes premiers livres : ils n’avaient pas plus flairé en moi la « femme de lettres », que moi en eux les « maîtres à penser ». Et nous en avons beaucoup ri ensemble par la suite !

 

-Donc vous voilà à l’Université !

 

« Installée à Aix comme à la maison, dans une chambre pour moi toute seule après les dortoirs de 40 lits. La découverte des cafés du Cours Mirabeau, des dernières boîtes de nuit enfouies dans des caves, « La Palette » « Le hot club » « Le moulin à huile », avant l’apparition des grandes surfaces à danser.

Les Facultés de Lettres et de Droit étaient encore rue Gaston de Saporta. Nous n’étions qu’une poignée d’étudiants. Mon année d’avance m’avait séparée du baby boum d’après-guerre. Dans ce milieu quasi familial, mon affaire est très bien partie. J’étais curieuse, je me suis lancée dans tous les domaines qui m’intéressaient : géographie, histoire ancienne, médiévale, littérature française, comparée… Je picorais ici et là. Et je m’en tirais très bien. Et puis crac ! la tuile…

 

-Quelle tuile ?


 

 11 - Toutes les cloches sonnent  !