~ L’éléphant gétule

 



A.A.  Elle lit. Depuis l’âge de 5 ans. Tout y passe. Les volumes de la « bibliothèque », une vieille armoire remplie de bouquins réformés, achetés au poids dans une salle des ventes. Mais aussi le dictionnaire, le journal, des illustrés, jusqu’aux notices des médicaments, aux étiquettes des produits ménagers. Ah ! le nom pétillant de l’aspirine : acide acétylsalicylique. Et celui, bouillonnant de l’eau de Javel : hypochlorite de sodium !

 

L.R. Qu’en disaient vos parents ?

« Rien. Mes parents étaient des lecteurs enragés. Plus tard mon frère s’y est mis lui aussi. Il nous est arrivé de partager un repas à 4, en mangeant les yeux baissés, chacun plongé de son côté dans un livre. Quelquefois, mon père racontait une histoire : la bataille de Marathon… la mort de Cléopâtre… le procès de Galilée… Ou alors, il déclamait une tirade. Sa préférée : « Non merci ! » de Cyrano de Bergerac : … ne pas monter bien haut peut-être, mais… TOUT SEUL !» Nous étions à la Comédie Française. D’autres fois, il disait un poème. En un clin d’œil il nous remplissait la cuisine de sanglots longs et de violons, de vases ou mouraient des verveines… Tantôt passait un cygne, tantôt un albatros ou un vol de gerfauts, l’Amiral Larima avec un hareng saur, des enfants vêtus de peaux de bêtes et plus fort que tout, faisant trembler le sol et vibrer les murailles :  « Le chef borgne monté sur l’éléphant gétule. » Vous pouvez me croire : ça tient de la place dans une cuisine, un éléphant « gétule »  !

un éléphant gétule dans la cuisine!
un éléphant gétule dans la cuisine!

- ???

 

-Ah ? Vous ne savez pas ce qu’est un éléphant « gétule » ? Rassurez-vous, personne ne le sait. Mis à part, bien sûr, José-Maria de Heredia, chartiste distingué. Pour votre gouverne, sachez que les  Gétules  étaient des guerriers nomades, cavaliers mercenaires du sud saharien, contemporains d’Hannibal, le fameux « chef borgne » ! Des Touaregs de l’Antiquité, en quelque sorte. J’ai dû attendre l’université pour l’apprendre, au détour d’un texte de Strabon à propos du chef numide Jugurtha. Le mot ne figurait pas dans notre Petit Larousse Illustré… Mais il m’a émerveillée par son obscurité pendant plus de dix ans !

 

- Histoire, poésie et lecture… voilà un bon entrainement pour l’écriture !

 

« C’est vrai. A force de consommer, le trop plein vous amène à produire. Aujourd’hui, mis à part Baudelaire que je vénère, je préfère une poésie plus elliptique, les mots écorchés vifs qui se percutent. Mais je regrette que les somptueux Parnassiens soient passés de mode. Pourquoi faire table rase ? On peut aimer René Char ET Sully Prudhomme…

 

-Depuis quand écrivez-vous ?

 

« J’ai retrouvé dans un tiroir une histoire de cheval que j’ai dû écrire vers 8 ou 9 ans, sans doute après avoir vu le film « Crin blanc ». Ensuite, au collège, j’ai feuilletonné pour mes camarades une saga fleuve vaguement gallo-romaine illustrée de photos découpées dans « Ciné-Monde ». Les épisodes sur feuilles volantes traînaient partout. Les « pionnes » les confisquaient. On les perdait au fur et à mesure que je les écrivais. Moi-même, j’en oubliais les détails. J’assassinais deux fois la même personne, je ressuscitais les morts au grand dam de mes lectrices. C’était une pagaille  rocambolesque ! J’avais la fibre foisonnante Ponson du Terrail. Et puis, je faisais aussi des bandes dessinées de science-fiction pour mon petit frère qui me manquait beaucoup.

-Dessinez-vous toujours ?

 

« Pas très bien mais avec grand plaisir. En revanche, mon père dessinait et peignait joliment, ainsi que mon frère et l’un de mes fils. Et l’ainée de mes petites filles fait aussi, sans connaître ses antécédents, des bandes dessinées. Il y a toujours eu des crayons, des pinceaux et des couleurs dans la maison. Et aussi des instruments de musique. Tout le monde barbouille et gratte un peu la guitare. »

 

-Une famille d’artistes en quelque sorte ?

 

« Je dirais plutôt d’amateurs. Car personne n’a jamais tenté sérieusement de faire carrière dans ces violons d’Ingres…

 

-Même vous ?

 

« Surtout moi ! J’ai une fois écrit un livre après avoir signé le contrat d’édition, et je me suis promis de ne plus recommencer : j’ai connu à cette occasion la fameuse angoisse de la page blanche ignorée jusque là.

 

-Vos textes sont pourtant « travaillés » pour de la production d’amateur…

 

« Les contemporains d’Ingres assurent qu’il était un violoniste honorable…

 

-Soit ! Reprenons ! Donc, la lecture à 5 ans, c'est-à-dire avant l’école ?

 

9 – Le bonheur à l'école