~ Le beau pays des rêves bleus…

 


A.A. « Dans une boulangerie, il y a toujours de la lumière quelque part…

 

L.R - … et la bonne odeur du pain chaud…

 

-L’odeur du pain chaud, tout le monde la connait. Mais l’odeur délicate de la pâte… du levain… ce levain qu’on doit couver, protéger comme un bébé car il craint la chaleur, le froid, l’humidité et les courants d’air. Le levain a besoin d’une maison pour l’abriter. Seuls les Juifs et les boulangers comprennent vraiment ce qu’il y a de détresse dans le pain azyme. J’aimais cette odeur rassurante. Petite fille, il m’arrivait de descendre la nuit dans le fournil sur mes pieds nus : « Papa ! je ne peux pas dormir ! » « Eh bien ! Couche toi ici, ma nine ! » En trois tapes il creusait un nid dans un sac de farine et je m’y roulais en boule comme un petit chat. Tout en façonnant ses pâtons, il fredonnait « Marinella » et je pouvais enfin m’en aller sereine « vers le pays mystérieux… le beau pays des rêves bleus… »

 

-Vous connaissez cette vieille chanson de… ?

 

« … Tino Rossi. Bien sûr ! Encore que je ne sois pas une fan… Mais mon père chantait du matin au soir et même du soir au matin, en battant la mesure sur le tour. Il écrivait et composait lui-même des chansons assez bien venues …

 

-Drôle de boulanger !

 

« Et drôles de boulangères ! Car à partir de la petite Fleurie citée plus haut, la boulangerie devient la dot (on est presque tenté de dire « l’apanage ») des filles de la famille. Du coup, ces demoiselles vont faire preuve d’indépendance et se marier à leur fantaisie. Souvent elles épousent sagement le mitron, mais quelquefois elles s’entichent de beaux garçons de passage.  Ainsi mon arrière grand’mère qui fait perdre la tête à un brave homme et le convainc de « l’enlever », puis ma grand’mère qui va elle-même demander sa main à mon grand-père, séduisant aviateur rescapé de la guerre de 14 et… son cadet de 12 ans !

un séduisant aviateur...
un séduisant aviateur...

 

-Des femmes de tempérament ! A ce propos, vous parlez beaucoup de votre père et peu de votre mère…

 

« C’est que ma mère était une évidence. Aussi silencieuse et secrète que mon père était bavard et extraverti, je ne peux rien dire d’elle sans avoir le sentiment de commettre une indiscrétion. Lui, je l’admirais : il était beau, drôle, fou-fou, incroyablement cultivé pour un autodidacte : je n’ai jamais compris comment Ravel, Andy Warhol, Boris Vian et Fellini avaient pu parvenir jusqu’à lui. Mais elle, c’était mon abri, ma sécurité. Nous pouvions demeurer des heures assises côte à côte en silence, dans une parfaite harmonie. Il y avait entre nous une sorte de continuité qui se passait de mots et même de contact. D’ailleurs elle était assez romaine.

 

-Romaine ?

-Digne ! Dévouée jusqu’au sacrifice, mais jamais mièvre. Elle commençait volontiers ses remontrances (car je n’étais pas toujours une petite fille modèle) par cette phrase surprenante : « Sois un peu logique ! » Voilà ! Ma mère était logique ! C’était très rassurant. La maison reposait sur ses épaules. Mon père en était l’ornement. Je ne parle pas d’elle mais il faut l’imaginer toujours présente, active, nette et bien coiffée, regardant d’un œil surpris et quelquefois réprobateur, le flamboyant hurluberlu qu’elle, la fille sage, a épousé dans un moment d’égarement. Alors que j’ai une mémoire d’éléphant, je ne parviens pas à retenir la date de sa mort, preuve évidente que je n’ai pas fait mon deuil et que je ne le ferai jamais. (Mon père lui, fidèle à sa trajectoire de farfelu, a tiré sa révérence un 1er avril.) Et j’ai tout de suite envie de parler d’autre chose, car cette blessure qui a plus de 30 ans est encore très douloureuse. Je ne produirai d’elle qu’une toute petite photo, simplement pour montrer combien elle était jolie avec sa rose rouge sur sa robe new look de velours noir.

 

-Une beauté méditerranéenne…

 

« Oui. Elle était grande, élancée mais pulpeuse, très brune et paraissait si jeune ! Lorsque j’étais étudiante, mes amis la prenaient pour ma sœur, ce qui nous faisait rire.

 

-Revenons donc à cette biographie !

 

« Vous connaissez déjà le décor, le lieu et…

 

-… la date de naissance. Bravo ! Vous ne trichez pas sur votre âge !

 

« Qu’en savez-vous ? Peut-être bien que je mens simplement pour pouvoir raconter l’histoire de la 3e division d’infanterie U.S. ? Il faut se méfier des romancières, elles sont capables de tout ! De se vieillir un jour, de se rajeunir le lendemain, et même de dire la vérité.

 

-Si vous ne mentez pas, vous avez donc…

 

 


7 – Entre Juppé et Kohn-Bendit