~Le 28 Floréal an 2


 

-Boulangers depuis le 28 Floréal an 2 ! Voilà qui est précis !

 

« Oui ! Je peux d’ailleurs produire un document daté qui l’atteste. Et signaler en passant que je suis née un autre 28 Floréal, un siècle et demi plus tard.

 

-Un signe qui explique votre passion pour la Révolution ?

 

« Oh la la ! On peut voir des signes et des OVNI partout si on se mêle d’en chercher. J’ai simplement eu en main beaucoup d’archives qui remontent à cette époque. Ensuite, je dois l’avouer, j’ai dû par deux fois incarner la République, ce qui peut, j’en conviens, troubler une petite fille imaginative. Mais rassurez-vous, je ne me prends pas pour Marianne.

 

        -Voyons plutôt ces incarnations …


Là, c'est vous qui me poussez à la disgression. Mais bon !

  La première fois c'était à l'école primaire au cours d'une fête de fin d'année. Drapée de tricolore, sabre au poing, je prenais d'assaut le chateau de Néoules en chantant la Marseillaise. Je sens encore mon bras maigrichon tétanisé par le sabre de bois que j'ai dû tenir brandi pendant les 4 couplets et les 4 refrains reglementaires. "Aux armes citoyens !" J'y croyais comme on peut y croire à 8 ans, et si ce maudit seigneur s'était présenté, je crois bien que je l'aurais embroché de bon coeur !

 

 

 

 

 

La deuxième fois j’ai posé pour mon père qui sculptait un buste de Marianne, connu (très localement !) sous le nom de « La République bleue ». Mes traits sont assez ennoblis, allégorie oblige, mais le front et le menton plutôt fidèles, non ?

-Tout a fait ! Vous vous sentez en quelque sorte « missionnaire » de la Révolution ?

 

« Le mot est un peu fort, mais je ne peux le renier tout à fait, puisque j’ai consacré 5 livres à cette période. »

L.R. Voyons plutôt ce 28 Floréal an 2 qui plonge les vôtres dans la farine.

 

« Là nous avons un instantané de la Révolution vue par le petit bout de la lorgnette. Pendant cette période, un de mes lointains ancêtres, Alexis Brémond, vigneron aisé classé « bourgeois » dans les archives, était maire du village. Il devait donc veiller à l’administration de la commune, abandonnée par le noble local, émigré sans laisser d’adresse. Or, voilà que la poutre qui soutient la voute du four communal où chacun vient faire cuire son pain, s’écroule.


… la poutre vient de tomber…

 


 

Que fait Alexis ? Il écrit au responsable du district pour lui demander de faire réparer les dégâts. Le bonhomme, un certain Garaud, lui répond vertement qu’il n’a qu’à demander assistance à celui qui encaisse la rente du dit four. Puis, dans ce style ronflant qu’affectionnait la Révolution, il lui expose avec force majuscules, qu’en République les Droits s’accompagnent de Devoirs, et… qu’il y a 4 ans d’Arriérés dus à La Patrie  (souligné) ! Alexis réfléchit. Puis il propose de faire réparer la poutre et la voute à ses frais, si on lui permet d’acheter ce « bien national » pour le montant des fameux Arriérés. Il plaide, expose que la maison du four est mitoyenne de la sienne. On l’entend. On accepte sa proposition. A condition, toutefois que le four ne soit pas enregistré à son nom, car il est maire, et que cela nuirait à la Moralité de la République. Qu’à cela ne tienne ! Il l’achètera au nom de sa fille Fleurie qui vient de naître en ce beau mois de Floréal. La transaction se fait. Et Alexis ajoute le four à ses propriétés. Il fait ouvrir une porte entre les deux bâtisses, installe un magasin au rez-de-chaussée de sa propre maison qui donne sur une placette, et recrute un mitron. Le tour est joué. Néoules a une vraie boulangerie. Pourtant l’usage communautaire du four demeurera. La porte du fournil n’aura jamais de clef, afin de permettre aux villageois de venir faire cuire pieds-paquets, dorades et tomates farcies. Il en était encore ainsi dans mon enfance, un siècle et demi plus tard.

 

-Dans les années 1950 il y avait encore un four « banal » à Néoules !

 

-Absolument ! Chacun en usait à sa guise. Et certains jean-foutres en laissaient quelquefois la porte ouverte, ce qui faisait enrager mon père, car un degré en moins, c’était trois fagots de chauffage en plus ! Depuis la Révolution, ce four a été restauré plusieurs fois, mais il est toujours là, au cœur de ma maison, n’attendant qu’une brassée de sarments pour repartir.

une brassée de sarments...
une brassée de sarments...

-Un véritable monument historique !

 

« En effet ! Et voyez comment la Révolution est condensée en une lettre d’ordre pourtant privé ! On y trouve le calendrier républicain, les nouveaux prénoms à la mode qui en découlent, l’émigration des aristocrates, la vente de leurs biens comme « nationaux » avec les tripotages qu’on imagine, enfin la naissance chaotique du « citoyen » responsable, dans le corps de l’ancien « sujet » habitué à en appeler au seigneur ! Voilà pourquoi les archives les plus anodines en apparence sont toujours passionnantes et précieuses pour l’historien. »

 

-C’est tout à fait vrai…

 

« Dans le registre du pittoresque, je vais ajouter que les fours de ce type sont répertoriés par le ministère de la Défense. En cas d’urgence suite à un éventuel conflit ou une catastrophe naturelle, on peut, sans électricité, seulement avec du bois, y faire cuire du pain pour un millier de personnes.

 

-Avec ce four chez vous, vous demeurez donc « au service de la communauté ? »

 

« En quelque sorte… Au service de la communauté depuis le 28 Floréal an 2 ! Un sacré bail ! Sans avoir pour le moment sauvé le monde, ce four m’a déjà protégée des terreurs nocturnes enfantines. Car une boulangerie est une maison qui ne dort jamais…


 

 

 

6 – Le beau pays des rêves bleus