~Le bonheur à l’école

 


« Mon père m’a appris à lire en partie dans le journal « Le Populaire Dimanche, organe de la SFIO », en partie dans cette méthode Boscher tant décriée depuis par les « nouveaux pédagogues ». Je n’ai d’ailleurs jamais très bien compris ce qu’ils lui reprochaient. Les illustrations sont ravissantes, les couleurs harmonieuses, la mise en page parfaite, la police des caractères aussi simple qu’élégante, et les textes sans queue ni tête, d’une poésie très contemporaine ! Lisez plutôt la page « in = ain = ein »   On dirait du Charles Trenet ! »  C’est plein d’entrain, de nains, de peintres, de teinturiers et d’écrivains, on y prend le train en mangeant du pain et siflant un refrain… c'est délicieux! On se permet même d'écrire que "le gain de l'ouvrier est faible". Quelle méthode actuelle aurait cette audace?

 

-Effectivement… vu de cette façon…

 

-Mais c’est de cette façon que les enfants le voient ! Ils peuvent rêver sur un train, un peintre, ou… un éléphant gétule ! Les mots, tous les mots ont leur magie !

-          Alors… Peut-être s’agit-il de la querelle pédagogique entre méthode "globale" et méthode syllabique ?

 

 

- Bof ! Je crois qu’il n’y a pas de « pédagogie » mais seulement des pédagogues. Toutes les méthodes se valent. Mais pas tous les maîtres…

 

-Et l’école ?

 

« Je ne vais pas jouer au cancre. Cette coquetterie à la mode m’exaspère. Je n’ai pas honte de le dire : j’étais assez bonne élève bien qu’un peu chahuteuse. « Bavarde ! » est inscrit sur tous mes carnets de notes. Pour mes débuts, j’ai eu un instituteur étonnant dont les méthodes feraient honte aux plus avancés de nos actuels « chercheurs en science de l’enseignement ». Quel maître d’école se mêlait de théâtre, de musique et de reconstitutions historiques dans ces années là ? Il tenait une classe unique de 40 élèves d’une main de fer. Mais quel merveilleux gant de velours ! Chaque journée de classe avait un goût de jeudi. Car on parlait encore, en ce temps là, de "la semaine des 4 jeudis et des 3 dimanches".

l"école en 1955
l"école en 1955

 

Parmi les 37 élèves présents sur la photo il y avait des Italiens, des Espagnols, des Allemands abandonnés là par la guerre qui s’achevait à peine. Certains ne parlaient pas encore français. Quant aux Français, ils s’exprimaient à moitié en patois. Pourtant 12 auront le baccalauréat et un seul ira en prison. Bravo Monsieur Orsini ! Grâce à ce maître d’exception j’ai aimé l’école et j’y réussissais assez bien. C’est d’ailleurs pour cette raison que mes parents m’ont envoyée au collège. Mais Néoules était loin de la ville. Du coup, je me suis retrouvée en pension. Un ancien couvent d’Ursulines coincé entre la caserne des pompiers, l’hôpital et le cimetière. A 10 ans. Uniforme bleu marine, jupe plissée, socquettes blanches. Brrr… Seule consolation, retourner à la maison un samedi sur deux (ou sur 4 car j’étais assez souvent punie) et mettre la main à la pâte.

 

-La pâte… à pain ?

 

-Non ! Pas le pain ! Le pain est une affaire d’hommes ! En revanche ma mère m’a appris la pâtisserie dite « de boulanger » : choux à la crème, éclairs au chocolat, religieuses, chouquettes, génoises, millefeuilles, et il m’arrive d’en faire quelquefois. Seul problème : je ne sais pas me limiter à une production familiale et j’en aligne toujours au moins une centaine.

 

-Mmmm !

 

-Garnir des gâteaux avec ma mère était beaucoup plus amusant que faire des heures de « colle » en pension où on ne s’inquiétait pas trop de savoir si les punitions nous « traumatisaient » ! Et en fait, elles devaient nous traumatiser, puisque j’ai toujours un nœud dans la gorge, lorsque je longue la façade du bâtiment aujourd’hui désaffecté. Aussi je n’ai pas traîné. A 17 ans, bac en poche, je criais ouf ! Malheureusement, mon professeur de philosophie qui avait pris ma hâte de m’évader de cette geôle pour des dispositions, parlait d’hypokhâgne, de grandes écoles, de Paris …

 

-Qu’en pensaient vos parents ?

 

« Mes parents étaient  évolués pour l’époque et l’endroit. Ils étaient relativement aisés, ils lisaient, parlaient correctement, mais nous n’étions pas de ces milieux bourgeois et lettrés où l’on cultive l’excellence. Hypokhâgne, c’était un peu fort pour nous (et très difficile à orthographier !) Le bac c’était déjà beau. Paris était loin, et, pour tout dire, on confondait un peu l’Ecole Normale Supérieure et l’Ecole Normale d’Instituteurs. D’ailleurs, de mon côté, je n’étais pas très chaude pour replonger 4 années en internat. On a donc opté pour un moyen terme : la faculté d’Aix en Provence où je me suis lancée dans une licence « libre », sans nul souci de la carrière professionnelle qu’elle pouvait m’ouvrir. Une inconscience ! Une désinvolture ! Mais qui était bien dans l’esprit familial.

 

-Vous semblez le regretter…


 

10 – Joker : Georges Duby