~L’amour dans l’escalier.


 


A.A.  Le 15 août 1944, les Alliés de l’opération Dragoon débarquent entre Fréjus et Saint-Tropez. 2 jours plus tard, la 3eme division d’infanterie U.S., environ 3500 G.I., arrive à Néoules (1 clocher, 300 âmes) avec plus de 400 jeeps, 50 tanks Destroyer et un sublime orchestre divisionnaire. Le Major Général John W. O’Daniel, dit « Iron Ike », décide de s’arrêter sous les platanes pour laisser reposer ses hommes qui ont durement trinqué au Dramont. Une super production hollywoodienne dans un décor signé Marcel Pagnol.


Débarquement de la 3eme DIUS à Cavalaire
Débarquement de la 3eme DIUS à Cavalaire

LR Je ne vois pas très bien où nous allons...

 

AA: Ne vous inquiétez pas, laissez vous porter!

 

L.R. D’accord…

 

A.A.  Pour les Néoulais qui n’ont pas vu un morceau de sucre, un grain de café, un carré de chocolat, ni un brin de tabac depuis 4 ans, commence une délirante « nuit américaine ». Paul, le boulanger, laisse tomber sa fournée de pain rationné et monte en courant sur la Place. Juliette, la boulangère le suit. Il a 23 ans, elle en a 21, ils sont mariés depuis un mois. Autour de la fontaine, dans les rues, sur les aires, c’est une kermesse géante autour des véhicules blindés qu’on escalade en glissant sur les semelles de bois. Corned-beef, chewing-gum et Camel à gogo ! On rit, on chante, on danse le be-bop jusqu’à épuisement. Lorsque Paul et Juliette rentrent at home (ils viennent d’apprendre l’expression et la prononceront à jamais : « atome » ), ils sont ivres de joie, de fatigue et d’un cocktail détonnant de vin rosé et de whisky. Impossible de grimper jusqu’à leur chambre du premier étage. Ils s’effondrent sur les premières marches de l’escalier où les clients les trouveront endormis le lendemain matin. Et le pain ? Tant pis pour le pain ! Il n’y aura pas de pain aujourd’hui ! Le boulanger a perdu la tête ! Mais pour fêter la Libération, il va pétrir dans la journée une fabuleuse fournée de brioches qu’il distribuera gratis.

L.R. : C’est une histoire sympathique, mais vous deviez me raconter votre vie, non ?

 

A.A. C’est que mon histoire personnelle doit commencer là, puisque je suis née 9 mois plus tard jour pour jour. Tout porte donc à croire que j’ai été mise en chantier dans l’escalier, pendant la nuit américaine du 17 au 18 août 1944, par deux jeunes mariés fin saouls mais très confiants en l’avenir.

-Un beau bébé !

 

-Et solide ! Car la balance sur laquelle on détaillait au gramme près les rations de pain, assura que je pesais exactement 3kg 333 grammes. Les fées penchées sur mon berceau en conclurent que je serais forte en calcul. Elles se trompaient. Je me révélai très tôt plutôt littéraire. « On l’appellera Arlette ! » dit mon père qui avait vu jouer un mois plus tôt « Les enfants du Paradis » et en pinçait pour Garance-Arletty.

… on pesait le pain rationné au gramme près…
… on pesait le pain rationné au gramme près…

- Vous êtes donc née en Provence sous le signe de l’Amérique…

 

- Exactement ! Mon père était fou de musique et de cinéma américains. J’ai lu Steinbeck avant Giono, pendant qu’il dansait les claquettes, une balle de farine sur le dos. Ma petite enfance ressemble à une comédie musicale. Nous avions une automobile Ford, une Vedette AVEC LA RADIO, luxe extravagant pour l’époque !

une "vedette" avec... la radio!

 


Et puis aussi le téléphone, le seul du village, le n° 1, une caisse en bois accrochée au mur. Il fallait le démarrer à la manivelle comme une vieille Juva 4. L’engin était communautaire et les plus hardis, ceux qui « savaient téléphoner » en usaient en braillant dans le combiné. Les moins dégourdis nous demandaient timidement d’appeler pour eux le notaire ou le docteur. Personne n’aurait eu l’idée de l’utiliser pour bavarder. C’était un équipement collectif de survie, comme aujourd’hui le défibrillateur.

Un jour mon père a acheté un Frigidaire, et tout le village a défilé, émerveillé, pour admirer ce « fil électrique qui fabriquait de la glace ». Dans la foulée, il a fait installer une vitrine « comme en ville » ! Nous étions résolument modernes, et alors que les épiciers « pliaient » encore leurs denrées dans du papier gris, nous avions des sachets portant le sigle (j’allais écrire les armoiries !) de la boulangerie.  


Pour un oui pour un non on chantait, on gambadait, on dansait. J’ai vu tous les péplums, tous les westerns de John Ford, tous les films d’Esther Williams et de Fred Astaire (que mon père adorait imiter) au cinéma de Néoules. Car nous avions un cinéma, un vrai cinéma, « LE CINEMA-CINEVOG », avec des fauteuils, des éclairages indirects et un rideau rouge ! C’était le joli temps du plan Marshall et ma mère était la plus belle ! Certains disaient même qu’elle ressemblait à Ava Gardner …

 

-Surprenant !

 

« Mais il y a plus surprenant encore ! »

 

-Par exemple ?



  3 – La jambe de Fred Astaire